Concevoir les “NéoObjets”
“L’internet des objets intéresse les designers, car il interroge comment faire des propositions au monde”, explique le designer Jean-Louis Fréchin (présentation, blog). Mais la manière dont sont produits les objets nous convient-elle ? “Aujourd’hui, un objet, c’est une marque et beaucoup de marketing”, rappelle le designer, qui en appelle à “émanciper les objets” : “si le Nouveau Monde industriel est différent de l’ancien, il faut construire un nouveau système d’objets en réseaux”.
Les objets sont plus vieux que l’informatique et l’internet,
rappelle le designer. A l’heure du numérique, il faut y intégrer les
données et les traitements, c’est-à-dire la manière dont on va pouvoir
traiter ces données, les adresser pour en faire des objets, comme le
montre le projet Urban Mobs.
Avec les objets mis en systèmes, comme l’évoquait Baudrillard, on peut
parler d’une extension du domaine des objets, mais pour quelle économie
politique ? “Souhaite-t-on des objets prisons, comme ceux que
proposent Nespresso ou Apple ? Ou est-ce la fin des objets solitaires ?
Il y a une dualité qu’il est important d’adresser. Souhaite-t-on
concevoir des objets émancipateurs ?”

Image : La présentation de Jean-Louis Fréchin sur les NéoObjets photographiée par Nicolas Nova.
Le système des objets recouvre plusieurs réalités, explique
Jean-Louis Fréchin, mais les NéoObjets en tant que tels, comme il les a
lui-même baptisés, désignent des objets dont la valeur est déportée sur
le service qu’ils offrent, comme le Nabaztag, la montre verte ou le Wattson - qu’il faut distinguer des objets communicants ou des interfaces.
“Les objets doivent être construits pour nous : ils doivent être domestiqués”, explique le designer. “Il
nous faut des objets aimables, c’est-à-dire des objets qu’on puisse
aimer, adopter, des objets émancipateurs, qu’on puisse annoter, qu’on
puisse faire sien.” Les objets se confondent aux sujets, aux
hommes. Les produits deviennent des interfaces et les interfaces
deviennent aussi des objets.
“Les objets d’information doivent-ils mesurer et exprimer une quantité ou exprimer et produire une qualité ?”,
interroge Jean-Louis Fréchin, à l’heure où les objets solitaires,
c’est-à-dire produits hors d’un écosystème captif, tendent à
disparaître. Avec les NéoObjets, ce sont les pratiques, les services et
les programmes qui sont cristallisés par les objets dans une nouvelle
chaîne de valeurs, où les objets sont à inventer, à terminer, à
détourner…
Jean-Louis Fréchin conclut en évoquant quelques-uns de ces NéoObjets (nous avions déjà évoqué plusieurs d’entre eux) qu’il a réalisés comme WaNoMirror, ce miroir connecté à Twitter (vidéo), ou WaazAl, l’étagère communicante (vidéo)… Ou Wablog, cet objet de communication minimaliste qui consiste à faciliter l’échange de petites images minimalistes…
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Les archétypes des usagers
“Quelles représentations les créateurs inscrivent-ils dans les objets sur leurs usages, leurs potentiels… ?”, s’interroge le chercheur Nicolas Nova (présentation). Comme le disait la directrice du Centre de sociologie de l’innovation, Madeleine Akrich, tous les concepteurs d’objets inscrivent dans leurs réalisations des décisions par rapport aux usagers
(goûts, motivation, attentes, envies, aspirations…) qui vont
prédéterminer leurs usages futurs. Dit autrement, la question
importante pour Nicolas Nova, c’est comment les représentations des
usagers sont-elles inscrites dans les objets, dès leur conception même
?
Et Nicolas Nova de plonger dans l’histoire de l’informatique pour
montrer comment on n’a eu de cesse d’imaginer des usagers modèles comme
Joe et Josephine imaginés par le designer Hubert Dreyfus ou la
secrétaire type, Sally, imaginée par les chercheurs du Xerox Parc. Tant
et si bien que pour un ordinateur, un utilisateur ressemble à un doigt dôté d’un oeil et de deux petites oreilles, résument Dan O’Sullivan et Tom Igoe dans leur livre Physical Computing.
Image
: Frédéric Kaplan (à gauche), Nicola Nova (debout) et Jean-Louis
Fréchin (à droite) devant la représentation de l’utilisateur imaginée
par Dan O’Sullivan et Tom Igoe, photographiés par Samuel Huron.
Et Nicolas Nova de distinguer 5 archétypes de représentation des
usagers par les concepteurs : celui d’imaginer que l’utilisateur veut
accéder à des informations via un écran, qui explique que ceux-ci
colonisent de plus en plus d’objets alors même qu’ils tombent souvent
en panne. “Est-ce que l’internet des objets doit être un internet des écrans ?”, jusqu’à nous saturer de leurs clignotements…
Les concepteurs ont également tendance à penser l’usager comme un
quantitaviste, c’est-à-dire que nous désirerions mettre toute notre
information sous forme quantitative, comme le proposent les solutions
de lifelogging. Notre approche peut-elle uniquement être quantitative ?
“Notre vie peut-elle se résumer à un camembert ?”, ironise
Nicolas Nova. Dans la continuité, les concepteurs imaginent que
l’usager modèle cherche à changer de comportements selon les données
qu’il accumule, comme nous le proposent ces systèmes de surveillance de
notre alimentation qui nous invite à changer de comportement
alimentaire en surveillant ce que nous avalons. “Sommes-nous prêts… ou voulons-nous vraiment déléguer nos responsabilités dans des objets ?”
Les concepteurs pensent également facilement que l’usager cherche à
se simplifier la vie, d’où le fait qu’ils imaginent des services en ce
sens. Pourtant, l’intentionnalité entre ce que nous faisons et des
objets qui le feraient automatiquement pour nous n’est pas la même,
souligne avec raison Nicolas Nova en observant le fonctionnement du
service de géolocalisation Aka-Aki censé répondre pour nous à la
question rituelle, où sont nos amis quand on cherche à les joindre. “Comme
souvent, nous risquons de proposer des automatisations maladroites,
comme ces frigos censés commander automatiquement ce qui nous manque,
alors que nous n’avons pas de consommations forcément régulières… Ce
qui pose problème sur ces questions d’automatisation et de contrôle,
c’est qu’il y a un hiatus entre ce dont l’usager peut avoir envie
(déléguer) et ce que ça implique (perdre le contrôle).”
Enfin, Nicolas Nova pointe du doigt cette tendance des concepteurs à
ne pas vouloir trop impliquer les usagers, qui fait trop souvent
concevoir des boites noires, sur lesquels les usagers peuvent de moins
à moins intervenir, à la manière de ce que sont devenus nos voitures.
Bien sûr et heureusement, il y a des alternatives à ces
préconceptions, rassure le chercheur. On peut concevoir des objets
autrement : des objets communicants sans écrans (exemple de Swinxs un jeu multiactivité qui utilise les RFID pour créer de l’interaction), des objets à faire vivre (comme Otoism, ce tamagotchi qui se connecte à sa musique pour grandir et se développer), des objets qui nous persuadent différemment (comme Trippy and Shake pour iPhone qui utilise votre micro pour écouter votre environnement et adapter la musique à mesure), des objets personnalisables (comme la radio Olinda,
la radio personnalisable matériellement et logiciellement) ou qui vous
assistent plutôt qu’ils n’automatisent (à la manière de Foursquare, qui vous permet de mentir sur votre géolocalisation)…
“Les préconceptions quant aux objets sont inscrites dans les
objets… Elles tendent vers une simplification de l’offre et reposent
sur une proposition d’archétypes qui correspondent peu à la réalité.
(…) Pour concevoir de nouveaux objets, il faut prendre conscience qu’on
a tendance à inscrire des partis-pris dans ces objets, qu’on a tendance
à avoir une attitude paternaliste face aux usagers.” Pour libérer le potentiel des Nouveaux Objets, c’est certainement de cela dont il faut se libérer…
La métamorphose des objets
“Nous appliquons sans cesse des métamorphoses à nos objets en
transformant des objets qui valent quelque chose en objets qui comptent
pour quelqu’un”, explique le chercheur Frédéric Kaplan en reprenant le titre de son dernier ouvrage qui vient de paraître aux éditions FYP, La métamorphose des objets.
En préparant son livre, Frédéric Kaplan a essayé de capturer la
valeur des objets qu’il possédait : Combien avons-nous d’objets qui
comptent ? Comment ces profils de valeurs se distinguent-ils selon le
type d’objet ? Certains objets ont de la valeur quand ils sont neufs et
à la mode, comme nos vêtements, d’autres gagnent de la valeur dans le
temps, comme les doudous ou les journaux intimes. Or ce sont souvent
ceux-là qui comptent le plus pour nous.
Pourquoi si peu d’objets électroniques comptent-ils dans nos vies,
tant et si bien qu’on en change souvent, sans états d’âme ?
N’incarnent-ils pas pourtant l’objet désirable de nos sociétés modernes
? Les objets électroniques ont une carapace qui n’a pas beaucoup
d’intérêt : leur coeur est ailleurs. Il est dans les nuages - ou en
passe de le devenir, annonce-t-il en évoquant le Cloud Computing. Car ce qui compte ce ne sont pas les objets, mais les données auxquelles ils permettent d’accéder. “Il y a des milliers d’interfaces différentes adaptées à des objets différents pour une seule machine”, explique encore le chercheur. “L’internet
des objets procède d’un mythe où nos objets vont communiquer entre eux
: mais en fait, nous n’accédons qu’à une seule machine, qu’à plusieurs
services, via diverses interfaces.”
Le domaine de l’interactivité des ordinateurs s’étend à celui des
objets. Apparaissent de nouveaux objets qui assument leur caractère
d’interfaces, à l’image du QBE1 que Frédéric Kaplan a conçu (vidéo). A la suite de Wizkid,
QBE1 est doté d’une carapace en tissu pour faciliter le mouvement.
Objet sculptural, il s’anime grâce à deux microphones dont il se sert
pour se positionner par rapport au bruit. Il est doté de petites
caméras pour percevoir l’utilisateur dans l’espace et est capable de
suivre les visages, de les reconnaitre et donc ainsi de comprendre le
contexte. Et Frédéric Kaplan d’expliquer comment il a développé une
interaction gestuelle à distance, permettant d’interagir sans objets
avec la machine. La machine, dont le but premier est de donner accès à
de la musique, est capable de savoir qui est là (elle reconnait les
personnes) et de comparer les goûts des utilisateurs pour faire une
programmation ou des propositions en fonction des contextes. “Avec cette machine, le temps qu’on passe avec, fait augmenter sa valeur.” Notre histoire nourrit la machine.
Autre exemple avec la DockLamp
qui intègre des projecteurs et des caméras capables de créer une
“lumière interactive” qui permet de rendre, potentiellement, toute
surface interactive…
“Ce que ces exemples doivent nous amener à comprendre c’est que
la métamorphose des objets réalise une séparation entre la valeur
fonctionnelle et historique des objets. Les objets-interfaces tendent à
être sans valeur propre : nous n’aurons pas de raison de les posséder”, explique Frédéric Kaplan. “A terme, peut-être cesseront-ils d’être des produits pour devenir des services ?”
Bien sûr, les données biographiques que les objets interfaces
révèlent peuvent intéresser de nombreux acteurs économiques.
Aujourd’hui, “on nous vole nos données contre de la pacotille”,
à l’image de celle qu’on proposait lors du commerce triangulaire,
explique le chercheur. Nous aurons besoin demain de mieux mesurer la
valeur économique de nos données et de nous assurer que nous en
gardions la propriété. Peut-être faudra-t-il introduire de nouveaux
acteurs économiques, nous permettant de protéger ou valoriser ou
archiver nos données, à l’image de banques de données, d’intermédiaires
capables de faire ce que nous voudrions qu’ils fassent avec notre
patrimoine biographique ?
Du point de vue personnel, un nouvel art de la mémoire devrait voir
le jour, prophétise Frédéric Kaplan. Comment construire un nouvel art
de la mémoire, comment gérer ce qu’on veut garder ou oublier ? Chacun
devra trouver la juste place du souvenir et de l’oubli dans sa propre
vie. Ces objets-interfaces qui s’annoncent sont avant tout une
invitation à réfléchir sur soi-même, et “ça c’est assurément capital, ça c’est assurément le véritable enjeu”, assure avec conviction Frédéric Kaplan.